Convaincu de la supériorité des États-Unis d’Amérique après l’utilisation de la bombe atomique en août 1945, le Japon s’est avoué vaincu le 2 septembre 1945 avec la signature des actes de capitulation du Japon à Tokyo. Ce n’est pas une bataille victorieuse des américains qui a définitivement convaincu le Japon de se soumettre mais bien la conviction de celui-ci que la défaite était inévitable. “Rien n’est stupide comme vaincre ; la vraie gloire est convaincre.” Victor Hugo, Les Misérables, 1862. C’est précisément cette gloire ou triomphe, c’est-à-dire la réalisation concrète et effective d’un projet précis, que la stratégie poursuit.
La stratégie a pour unique but d’atteindre son objectif en tant qu’état final recherché. C’est dans la notion d’opposition à ce projet que le besoin de vaincre se constitue. Obstacle à surmonter, adversaire à dominer, lutte à remporter sont les motivations qui poussent à vaincre. Au premier abord perçue comme un combat dont le vainqueur obtiendrait la victoire décisive, il apparait que celle-ci ne suffit pas toujours au triomphe et à l’avènement du projet poursuivi.
Vaincre c’est accéder à la victoire contre l’adversité. Pour autant, La victoire ne confère pas obligatoirement la gloire et le triomphe tant ceux-ci ne valent que par la reconnaissance de cette victoire et son acceptation. Un record du monde ne serait rien sans un témoin crédible et légitime de la performance. De fait, la reconnaissance et l’acceptation ne s’alimente aucunement de la victoire factuelle mais de la conviction unanimement partagée de celle-ci.
Vaincre les difficultés qui se dressent pour atteindre un objectif est une manière évidemment logique de parvenir à cet objectif à condition d’y adjoindre la capacité de Convaincre. L’inverse n’est pas vrai pour autant tant le Convaincre peut exister sans le Vaincre à condition de pouvoir exister sans l’expérience de la défaite par l’adversaire. Comprenant les enjeux de ces différentes imbrications et leurs effets à géométrie variable, l’art de la persuasion se présente comme la capacité stratégique la plus efficience surpassant toute autre déclinaison partiale.

Parfois vaincre par le combat n’est ni recommandé ni nécessaire

Les stratèges savent parfaitement que Vaincre ne se traduit pas obligatoirement par un engagement dans le combat ou l’entrée en guerre. Ils sont tout à fait conscients de cette réalité. “Le plus grand conquérant est celui qui sait vaincre sans bataille.” enseignait Lao-Tseu, de son vrai nom Li Er, qui aurait été un sage chinois, père fondateur du taoïsme du VIème ou Vème AV-JC et auteur du Livre de la Voie et de la Vertu. La bataille demande des sacrifices qui ne peuvent être négligés ni maitrisés sans jamais garantir la victoire. Vaincre, associé à l’idée d’engagement dans la confrontation, n’est jamais loin d’un calcul de rentabilité qui se compare aux autres voies existantes. Cette idée a fait naitre les concepts de Hard power et de Soft power évoluant mutuellement en Smart power reprenant les grands segments du militaire, du diplomatique, de l’économique et du culturel au sens large. La culture américaine associée a l’idée de puissance militaire et économique a été une arme décisive des États-Unis tout au long de la guerre froide face au bloc soviétique.
D’autre part, ces mêmes stratèges savent pertinemment que si les éléments initiaux d’un combat sont globalement maitrisés, y compris les buts poursuivis, les résultats sont souvent inattendus et surprenants. Il était difficile le 3 septembre 1939, date d’entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni contre l’Allemagne nazie, de prévoir l’apparition de la bombe nucléaire en 1945 tout autant que la bipolarisation du monde entre le camp occidental et le camp soviétique. Deux siècles plus tôt, la révolution française est née dans la contestation populaire d’un régime monarchique par manque de pain avec pour conséquences imprévisibles la terreur et la guillotine dans ses propres rangs suivies du couronnement de Napoléon Bonaparte comme empereur des Français le 18 mai 1804 dans la cathédrale Notre dame de Paris.
L’entrée en guerre, la décision de mener le combat, doit être l’occasion ultime de bien considérer l’inévitable avec la plus grande précaution tant par le coût potentiel que par l’incertitude du résultat même en cas de victoire. Selon un proverbe chinois, “Celui qui sait vaincre n’entreprend pas la guerre.” Telle est la voix. Sun Tzu, dans l’art de la guerre, a théorisé la recherche et l’obtention de cette victoire sans combat comme un idéal à atteindre. Il est toujours plus pertinent de démobiliser, déstabiliser, démoraliser ou décourager l’adversaire par sa base ou sa tête que de l’affronter directement. La réputation de nombreuses armées au cours de l’histoire a suffi à soumettre les adversaires sans aucun affrontement. Autant dire qu’une réputation est une arme aussi efficace qu’une victoire dans le sang, la sueur et les larmes.

Parfois vaincre sur le terrain n’est pas suffisant

Pour autant, la décision d’engager ses forces dans un affrontement est parfois inévitable, ne serait-ce que dans les cas d’une défense face à une agression incluant la déclinaison subtile et controversée d’une défense qui se veut préventive. En effet, pour s’affronter, il faut être au moins deux. Cependant, la volonté d’un seul protagoniste suffit au déclenchement. De fait, le slogan pacifiste du “dites non à la guerre” ne vaut que dans son corollaire de la soumission automatique à tout agresseur. Sans développer davantage les raisons naturelles ou les motivations expansionnistes du choix de l’engagement, celui-ci n’a qu’un seul but et objectif irréfutable : vaincre l’adversaire. Rares sont les guerres qui ont été engagées avec pour but annoncé la défaite. Des guerres médiques du Ve siècle AV-JC entre cités grecques et empire achéménide perse jusqu’au conflit du Haut Karabach récent, les objectifs stratégiques ont toujours été ceux de contraindre l’adversaire à se soumettre à sa propre volonté.
Selon la vision du général prussien Carl von Clausewitz, De la guerre 1832, la lutte militaire implique l’ « ascension aux extrêmes » et la recherche de l’anéantissement de l’adversaire. Cette stratégie de l’anéantissement total est cependant loin d’être la règle. Il est plus question d’atteindre ses buts face à l’adversaire que de supprimer ce dernier. En somme, supprimer l’adversité plus que l’adversaire lui-même. Il en va d’une logique d’économie des moyens qui ne néglige pas pour autant l’éthique humaniste qui condamne les souffrances et maux inutiles dans quelques domaines que ce soit. La politique de toute organisation engagée dans un combat traduit en objectifs stratégiques l’état final recherché en cohérence avec la volonté. Ainsi, engagé dans un affrontement, Vaincre a pour essence la contrainte de l’adversaire à cesser son combat par l’atteinte d’objectifs stratégiques définis en amont de l’engagement.
Cependant, si la victoire est perçue dans l’affrontement comme une finalité en soi par les protagonistes, elle se révèle parfois comme une étape plus ou moins essentielle à la gloire finale. Nombreux sont les conflits qui ont vu les victoires militaires finalement inutiles. “Vaincre n’est rien, il faut profiter du succès.” disait Napoléon Bonaparte. Mais, parfois, bien que la victoire soit acquise, le succès ne vient pas. La victoire devient une étape à exploiter. Selon les mots de Voltaire, “c’est encore peu de vaincre il faut savoir séduire.”. Les guerres de décolonisation du XXème siècle ont été une illustration flagrante de ce principe opposant la victoire militaire au succès de l’idée d’indépendance et de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. La séduction de l’idée annule les gains acquis par l’engagement. Lors de la guerre d’Algérie de 1954 à 1962, colonie française depuis 1830, la victoire militaire vraisemblable du Plan Challe de 1958 des armées françaises sur les indépendantistes algériens n’a pas pour autant empêcher l’Algérie d’accéder au statut de l’indépendance par référendum en avril et en juillet 1962. Convaincre, la conviction de l’idée d’indépendance, était plus forte que Vaincre, la victoire militaire dans le combat.

Convaincre est par essence nécessaire et suffisant

Convaincre l’adversaire c’est lui faire abandonner tout espoir, instinctif ou raisonnable, de parvenir à imposer sa propre volonté. Cela revient à énoncer le principe d’impuissance. Admettre son impuissance face à l’adversité correspond à la conviction de devoir se soumettre à la volonté d’autrui. C’est exactement le but poursuivi par toute stratégie : soumettre son adversaire à sa propre volonté en supprimant tout espoir chez lui de réalité alternative. Or pour cela, tout est question de la perception du rapport d’impuissance et de puissance pondéré par la balance des risques et de gains potentiels qui conduit soit à la volonté de domination soit à l’acceptation de la soumission. Vaincre se focalise sur le rapport de force avec l’adversaire, ancré dans la causalité de l’affrontement, alors que convaincre s’attache essentiellement à l’avènement et la concrétisation du projet souhaité.
Ici se dessinent les contours des principes fondamentaux de la conviction de l’autre. En premier lieu, l’adversaire doit être persuadé au plus tôt de l’impossibilité de concrétisation de sa volonté. Pour cela, le constat de son impuissance face à la puissance extérieure doit être sans appel, au moins dans son esprit. Dans un second temps, il convient de provoquer chez lui une projection mentale rassurante dans la volonté imposée. Celle-ci doit l’amener à considérer qu’elle est la seule solution de sa propre survie. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Voilà ce qui décide les hommes à se soumettre à une domination extérieure. Le roman Soumission de Michel Houellebecq est exemplaire en ce sens qu’il décrit clairement le mécanisme d’acceptation de la domination quand elle est la seule voie d’existence d’un homme autant au niveau physique qu’intellectuel ou moral.
De manière très schématique, l’instinct humain face à l’adversité lui propose deux options à savoir le combat ou la fuite. Tout l’art de persuader et de convaincre réside dans l’accentuation chez l’autre de la peur du combat et de ses conséquences, complétée par l’orientation vers un chemin rassurant de fuite en direction de la soumission. Face au choix de l’espoir ou du désespoir, l’homme reste d’une prévisibilité reconnue et ancestrale. Si l’enfer est si terrifiant, c’est bien par l’absence irréversible de toute espérance une fois ses portes franchies. Pour autant, certains hommes possèdent une qualité aiguë de discernement les préservant des passions et compliquant dès lors la stratégie. Cependant, l’affrontement individuel reste un cas particulier spécifique voire marginal. En effet, les rapports se structurent entre groupes, eux-mêmes représentés par des individualités. Il est alors souvent plus pertinent de convaincre les muscles que la tête. Gustave Le Bon, Psychologie des foules 1895, explique avec rigueur et minutie les méthodes pour comprendre et dompter ces bêtes sauvages que sont les foules prises au sens basique de groupes d’individus de quelques niveaux sociaux que ce soient. Il souligne précisément qu’un groupe d’individus brillants sera aussi vulnérable aux émotions qu’un groupe d’individus dépourvus de toute intelligence. Fort de ce postulat, les révoltes internes sont souvent plus efficaces que toute pression extérieure tant elles s’appliquent aux masses et non à leur unique représentant.

Conclusion

Edmond Goblot, dans son traité de logique 1858, souligne que « Convaincre, c’est triompher d’un adversaire, c’est une contrainte exercée par une intelligence sur une autre.” Il s’agit bien de l’intelligence et de l’immatériel dans le fait de convaincre. Convaincre correspond à une acceptation consciente de la volonté imposée par autrui tandis que vaincre en est une obligation violente constituant de fait une hiérarchie d’efficacité et de rentabilité des stratégies. En effet, retenant la guerre et le combat comme incontrôlable dans son déroulement et ses conséquences, Convaincre surpasse sans nul doute Vaincre.
Pour autant, Convaincre reste une contrainte extérieure appliquée à l’autre qui ne tient que par l’intensité de la force exercée. Or, il existe un niveau au-delà de la contrainte que Fénelon, Dialogues sur l’Eloquence 1718, décrit parfaitement selon que “Le philosophe ne fait que convaincre, l’orateur, outre qu’il convainc, persuade.” L’art ultime de la stratégie consiste à persuader l’autre de son propre consentement et engagement sur la voie tracée pour lui. Créant le volontarisme, le sentiment de soumission se transforme en collaboration puis coopération et intégration pour enfin produire l’assimilation au projet imposé.
En somme, on peut essayer de convaincre les hommes par ses propres raisons, on ne les persuade que par les leurs et Blaise Pascal, De l’esprit géométrique et de l’art de persuader 1658, de livrer une synthèse limpide de cette pensée selon laquelle “l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre.”. Aujourd’hui, même si les moyens de communication et d’accès à la connaissance sont à la fois un facteur de vérité et de mensonge complexifiant la conviction et la persuasion, la stratégie minimale d’incitation au doute et à la réflexion est une option accessible et efficiente que prônait Harry Truman selon ces termes : “Si vous ne pouvez les convaincre, semez le doute dans leur esprit.”.