Evolution des équilibres mondiaux, désengagement du système multilatéral, recul du respect du droit international, nombreuses sont les raisons qui pourraient expliquer ce sentiment de « retour des hommes forts ». Encore faudrait-il que ce sentiment corresponde à une réalité concrète. Cette expression sous-tend une sorte de régression à une époque que l’on pensait désuète.

Si tel est le cas, il serait intéressant d’identifier l’historique de cette dite régression et, surtout, d’en décrire les caractéristiques. Une époque où les hommes d’état étaient forts peut énoncer le principe de force contre les peuples, de tyrannie, de prise de pouvoir illégitime. Pourtant, ce n’est pas la légitimité du pouvoir de ces hommes, pour la plupart soutenus globalement par leur peuple, qui semble être à l’origine de ce qualificatif qui se voudrait accusateur.

Dès lors, il ne peut s’agir que de l’utilisation de ce pouvoir. Paradoxalement, la force de caractère qui permet à un leader de prendre des décisions dans l’intérêt de son peuple en cohérence parfaite avec son mandat devient aujourd’hui une source de reproche qui ne peut s’expliquer que par une vision mondialiste des relations internationales ou l’organisation à défendre est le système mondialisé au détriment des états eux-mêmes.

Nouveaux groupes, nouveaux leaders

Donald Trump aux Etats-Unis, Xi Jinping en Chine, Vladimir Poutine en Russie, Shinzo Abe au Japon, Rodrigo Duterte aux Philippines, Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Narendra Modi en Inde… la liste est longue et souligne une réalité souvent décrite dans les médias : le retour des hommes forts en tant que leader des états. Il semble que ce qualificatif de « fort » s’appuie sur l’affirmation grandissante et assumée de ces hommes de représenter et défendre les intérêts de leurs seuls groupes. Le leader est par définition et par essence l’homme en charge de cela. Dans cette perspective, il s’agit donc bien d’un retour des leaders responsables sans aucun doute du destin de leur organisation ou de leur groupe.

Le corollaire explicite de ce constat est la faiblesse des dirigeants en place jusqu’ici. En effet, le retour des hommes forts ne peut exister sans le départ et le remplacement des hommes faibles. Pourtant il semble au moins hasardeux de qualifier les présidents Bush, Clinton ou encore Obama d’hommes faibles qui n’auraient pas eu comme ligne directrice de représenter et de défendre les intérêts américains au cours de ces dernières décennies. Même à considérer que les précédents chefs d’état ont fait preuve de démagogie intéressée dans la séduction des futurs électeurs parfois en contradiction avec leur propre volonté politique, ils ont toujours visé à représenter au moins la plus grande partie de leur groupe.

En fait, il faut changer de paradigme pour comprendre ce changement apparent des leaders de ce début de 21eme siècle. Les leaders d’aujourd’hui ne sont pas plus forts que les leaders précédents, ils représentent juste des groupes nouveaux. En effet, le leader du monde libre d’hier est aujourd’hui le leader des États-Unis, pas au-delà. Parallèlement, le leader de la Turquie d’hier veut s’imposer aujourd’hui comme le leader du monde musulman sunnite. Contrairement à l’idée admise dans les années 1990, la mondialisation n’a pas produit le village mondial mais, par la libre concurrence, a conduit à la modélisation de groupes, émergents ou résurgents, qui manifestent leur volonté de leader en phase avec ces derniers.

Plus fort que la morale universaliste

Le leader n’est jamais plus que l’émanation d’une conscience et d’une volonté collective. Après des guerres d’intérêts affichés pour des territoires ou des ressources, condition de survie des populations, à partir du 18eme siècle les conflits trouvent des aspirations morales à leurs déclenchements. Indépendance, liberté, justice sont autant de leitmotiv qui remplacent progressivement dans les consciences populaires les impératifs de suprématie, de monopole et de puissance des nations. Même les guerres napoléoniennes étaient menées dans l’esprit d’imposer les nouvelles valeurs républicaines, donc justes, au reste de l’Europe royaliste, donc injuste.

Telle est née la vision manichéenne des guerres modernes depuis près de 3 siècles. A vrai dire, elle s’inspire en grande partie de la notion de guerre juste développée des siècles auparavant par Saint Augustin tout en supprimant cette référence chrétienne, qui fait de moins en moins recette et qui pourtant porte en elle les fondements de la morale universaliste tant revendiquée par nos contemporains. Les horreurs des tranchées de la première guerre mondiale et celles des camps nazis d’extermination de la deuxième ont fini de sceller le fondement de la guerre, le bien contre le mal et, par suite, les démocraties occidentales contre l’URSS et le bloc soviétique.

En 2003, l’hyperpuissance américaine continue de se plier à ce dogme et invente l’existence d’armes de destruction massive sur le sol irakien pour faire de Saddam Hussein le Mal incarné et justifier sa guerre contre l’Irak. Et puis…fin de partie. La libre concurrence emmène à la libre intervention. L’intervention en Lybie a bien maladroitement tenté quelques instants, à grand renfort de philosophie humaniste de Bernard Henri Levy, de justifier la chute de Kadhafi par la protection préventive d’une minorité locale. Les lignes rouges occidentales allègrement piétinées par Bachar Al Assad sans sanction particulière ont fini de démontrer la fin de la primauté de la morale universelle tant elle peut être aujourd’hui contraire aux priorités des groupes et des individus. L’Ukraine et la Crimée aux portes de l’union européenne et de l’OTAN gravent cette nouvelle doctrine : chacun pour soi. Les leaders d’aujourd’hui, ces hommes forts, ne sont que la solution des peuples à ce nouveau problème bien plus basique dans la pyramide de Maslow pour chaque individu que la morale universaliste.

Les circonstances placent les leaders mais elles ne les créent pas

Sans les conditions du Traité de Versailles de 1919, Hitler n’aurait peut-être jamais été qu’un soldat laborieux et frustré condamné à une rancœur solitaire et inconnue. Pour autant, sans celles-ci, l’histoire n’aurait peut-être jamais porté De Gaulle au pouvoir pour fonder la cinquième république.  Cependant, Hitler ou De Gaulle n’auraient pas été différents en tant qu’hommes et que leaders sans cet évènement de l’histoire. La situation décide du besoin et y répond par un leader en adéquation avec ce besoin. De même, lorsque la situation évolue, soit le leader évolue également soit il est remplacé. La situation commande et le destin du leader obéit. De Gaulle, malgré son service à la nation, s’est vu désavoué par la population en pleine mutation sociétale.

Ainsi évoquer le retour des « hommes forts » en les plaçant a l’initiative de celui-ci est une absurdité manifeste qui commet l’erreur de donner à un seul homme plus de pouvoir qu’il ne peut en avoir. Saisir une opportunité ne relève en aucun cas de la création de celle-ci. Si l’on peut décrire leur profil comme « fort » c’est que la situation est pleine de férocité entre groupes prêt à s’entretuer pour leur propre survie. Le parallèle du commerce et du monde des affaires est intéressant. On ne parle pas de chefs d’entreprise « forts » alors que pourtant toutes leurs décisions et leurs actions ne sont guidées que par la nécessité de survie de l’entreprise, de tuer ou d’être tuer, de grossir ou de mourir.

L’acceptation et la compréhension de la situation et du contexte permettent de remettre le processus dans le sens véritable de son exécution. Les circonstances d’aujourd’hui créées par les leaders d’hier désignent les leaders de demain choisis parmi la masse des hommes et des femmes sans critère prédéterminé hormis celui du moment. A chaque problème correspond au moins une solution, de même qu’à chaque situation correspond au moins une vision, vision qui est le différentiel primordial entre chaque individu. C’est bien la concordance entre une solution et une vision qui amène et, ou, permet à un individu de devenir leader de son groupe.

Conclusion

Boris Johnson, Donald Trump ou encore Victor Orban peuvent être les cibles de toutes les tentatives de déstabilisation et de décrédibilisation, leurs opposants se trompent de cible. Pour influer sur la trajectoire de ces leaders, ce n’est pas sur ces hommes eux-mêmes qu’il faut agir mais plutôt sur les causes du besoin auquel ils répondent dans la situation particulière actuelle.

Si certains pensent que le candidat Joe Biden sera un président américain retournant à une politique multilatéralisme des États-Unis, ils seront certainement déçus de constater que les mots seront plus doux qu’aujourd’hui mais la politique protectionniste exacerbée sous la présidence Trump sera tout aussi forte voire encore davantage au regard des projections d’évolution de la situation globale. Sauver par « bonté d’âme » les petits dans un contexte grandissant de piège de Thucydide face à la géante Chine ne parait absolument pas logique sauf à se servir de ces petits pour les envoyer au casse-pipe dans les pieds de l’adversaire.

La récente passe d’arme entre le président Turque, en pleine reconquête ottomane au moins dans l’intention, et le président Macron, appuyant sa posture de défenseur de l’Europe, symbolise à l’heure actuelle la différence entre les hommes « faibles » et les hommes « forts ». Là où le président français fait montre de déclarations tout en sollicitant la mobilisation collective européenne, y compris la fin de la paralysie allemande face à la menace turque, le président Turque, lui, répond seul à son homologue français par des déclarations mais surtout par des actes que ce soit en Lybie, en Syrie, dans les eaux nationales grecques et au haut Karabach. Ici pourrait être le lien entre le qualificatif d’homme fort et la personnalité de ces hommes, la force de traduire en actes leurs déclarations.