Le projet de loi contre le séparatisme islamiste annoncé par le président Macron lors de son allocution télévisée du 2 octobre 2020 a finalement accouché, un mois et demi plus tard, d’un maigre projet de loi « confortant les principes républicains » en éludant le terme islamiste puis séparatisme allant jusqu’à supprimer tout titre rappelant les principes élémentaires de laïcité de la constitution.

L’ambition de projet collectif d’une société fidèle à ses valeurs intrinsèques s’est écroulée au profit d’une ambition plus personnelle du chef de l’état d’une espérance de réélection à court terme favorisant une censure de tout champ lexical clivant et, donc, dangereux, en termes de calculs électoraux.

Voilà tout le paradoxe de l’ambition, formidable moteur de création, de résistance et de force lorsqu’elle nait d’un projet collectif, l’ambition peut également devenir l’ennemi d’une organisation aux niveaux de sa structure, de sa résilience et de son évolution lorsqu’elle sert uniquement un dessein égoïste ou, au moins, partisan d’intérêts personnels.

Le leader véritable, caractérisé par sa nécessaire nature ambitieuse, symbolise cette fusion des deux aspects de l’ambition et, par son leadership, dépasse tout questionnement d’une motivation intéressée par la preuve de ses convictions bienveillantes envers le groupe dans ses intentions, ses déclarations et ses actes.

L’ambition pervertie en volonté de domination

La trajectoire du leader est dessinée par l’ambition. L’individu ne décide pas de sa nature mais décide de ce qu’il en fait. C’est en ce sens de l’ambition que les individus n’ont aucune limite, unique moyen de faire face à la réalité écrasante des contraintes physiques, sociales, économiques, culturelles ou encore morales structurant le présent et, par conséquent, déterminant l’avenir des individus. Le leader est celui qui dépasse ces limites, envisage un futur conformément a ses propres convictions et affronte les obstacles qui vont se présenter a lui en rassemblant autour et derrière lui tout un groupe. Ce processus de révélation du leader ne peut exister sans l’ambition de créer une réalité particulière par l’action.

Valeur fondatrice du leadership, l’ambition porte en elle la marque du rejet par nos sociétés tant elle est associée à une soif egocentrique de pouvoir exclusif d’un individu sur les autres. L’ambition s’assimile volontiers au mépris ou à la vanité d’un seul pour un groupe d’individus qu’il ne considère pas comme son égal. Cette considération, vrai ou fausse, à l’égard des leaders politiques les conduit à donner des garanties au groupe pour les disculper de ce procès d’intention populaire symbolisé par la crise de confiance envers les élites tant décrite. Le choix de François Hollande d’incarner un président « normal » entre 2012 et 2017 ou la mise en avant par Emmanuel Macron de l’intégration de personnes issues de la « société civile » au gouvernement représentent les exemples de contre-mesures dont font montre les leaders actuels.

Il s’agit d’une grave confusion entre l’ambition conceptuelle et la domination égoïste poussant les esprits à considérer d’ambitieux uniquement les individus avides de supériorité personnelle sur les autres. Pour démonstration de cette erreur trop répandue, il est simple d’envisager une ambition incontestablement positive, comme la sauvegarde de la vie humaine face à la maladie, et d’admettre que le leader de ce projet sert une cause juste. Pourtant, de manière irrémédiable, un certain nombre d’individus, internes ou externes au groupe, attiseront le doute sur les motivations réelles du leader et son exploitation de la cause pour servir ses intérêts égoïstes. Le leadership permet de restreindre le nombre et l’action des détracteurs du leader qui doit convaincre de ses saines intentions par ces actions pour le projet. En l’occurrence, la conférence de Paris sur le climat et l’accord signé est une action significative du domaine qui traduit en actes l’ambition collective.

L’ambition crée l’énergie d’entreprendre

De la même manière qu’il est peu recommandé d’évoquer vos revenus lors d’un diner entre amis tant cela est source de jalousie et de ressentiment, il est risqué de partager vos ambitions sans précaution d’autant plus si elles sont au-delà, ou au moins différentes, de celles des autres. Pourtant, comme l’ambition, ce sont ces revenus qui permettent ce diner que les convives apprécient. Il est à noter que l’on réagit parfois mieux à l’ambition d’un concurrent que celle d’un membre de son organisation en partie par le rapport à soi-même en termes de situation dans son groupe. Il existe donc une sorte de politesse et de bonnes manières à respecter dans l’affichage de ses ambitions. Pour preuve, les stratégies d’annonce de candidature à de hautes responsabilités font toujours l’objet de calculs minutieux.

Faire preuve de discrétion sur son ambition ne s’oppose pas au fait de la cultiver, de la développer et de la vivre. Elle se rapproche, d’une certaine manière, de la spiritualité dans le sens où l’ambition est une croyance personnelle qui guide chaque individu selon ses propres sensibilités et convictions. Elle répond à une éthique spécifique ancrée dans chaque conscience, motive les actions individuelles et guide les interactions sociales en vue d’obtenir la réalité désirée. Comprenant le terme d’ambition en tant que motivation de réalisation d’un idéal, celle-ci représente alors le chemin à suivre de chacun. Elle n’est plus cette volonté d’écraser pour dominer mais bien, et à juste titre, cette décision de se réaliser soi-même.

Or, dès l’instant où l’ambition concerne non plus simplement un individu mais un projet collectif, elle fait naitre la nécessité du leader, soit de le devenir soit de le suivre. Dans les deux cas, l’individu se réalise personnellement dans le projet commun du groupe auquel il appartient. Ainsi, chaque membre du groupe est guidé par la même ambition partagée. Un grand nombre d’individus ont l’ambition de vivre en paix et libres. C’est cette ambition commune qui permet et donne l’énergie suffisante pour entreprendre la création d’une structure répondant à la volonté collective de paix et de liberté. Il y a forcément un leader à la tête d’une telle structure mais, même dans le cas où il serait à l’initiative de cette structure, celle-ci reste l’émanation d’une ambition collective répondant aux attentes de chacun. En ce sens, l’ambition du leader ne peut être uniquement égoïste et sert forcément l’idéal collectif. Robespierre, Napoléon, Clémenceau ou De Gaulle ont peut-être été guidés par une part d’ambition égoïste mais, sans aucun doute, c’est une ambition de projet collectif qu’ils ont servie.

L’ambition révèle le leader

Si l’ambition de réaliser un projet collectif est commune à tous les membres du groupe bénéficiant de celui-ci, l’ambition d’en être le leader est une prolongation de volonté individuelle. Cette dernière permet de dépasser la peur de la responsabilité qui devient moindre que la satisfaction de pouvoir réaliser le projet. L’ambition est cette force qui donne suffisamment de courage et de force à un individu du groupe pour qu’il décide de mener le groupe vers l’accomplissement de l’idéal commun. C’est ici que l’ambition peut évoquer la vanité. Pourtant, ce n’est que la conviction inébranlable en sa vision qui lui confère cette ambition. L’ambition pour un leader n’est rien d’autre que la conviction profonde et sincère en son propre projet. C’est en cela que l’on reconnaît l’âme du leader, servant un idéal, face à la compétence du manager, servant une organisation.

L’ambition ne crée pas la volonté d’être leader mais au contraire permet de briser les chaines de la peur d’en prendre le statut. Il est vrai que rien ne semble plus naturel que de vouloir créer la meilleure réalité qu’il soit pour les autres puisque le véritable leader est convaincu de sa vision.  Il ne s’agit pas d’un mépris des autres mais bien d’une certitude de soi en termes d’idées fondamentales. Cela ne sous-entend pas la fermeture à l’échange, la remise en question et l’évolution mais définit le leader comme celui qui adapte sa vision sans jamais adopter celle des autres. Un leader peut douter de ses actions mais jamais de ses intentions, de ses valeurs et de sa vision. Dans le cas contraire, il perd sa légitimité et sa qualité de leader et, s’il arrive qu’il reste en poste, il n’est plus qu’un manager obéissant à un leadership externe.

Finalement l’ambition correspond au mécanisme d’acceptation de soi-même et de sa vision, étape initiale autant que fondamentale de la révélation du leader. D’autre part, elle se détache totalement du manager carriériste qui vise une élévation hiérarchique soumis, docile et aux ordres d’un leadership exercé par autrui. Cependant, sachant que seules les circonstances décident de la désignation du leader, cette acceptation doit être effective au plus tôt dans la maturation de l’individu en tant que leader sans quoi l’opportunité d’accès au statut de leader restera un acte manque. A ce titre, les moqueries subies par le général De Gaulle ou par Napoléon Bonaparte lors de leurs scolarités militaires, concernant son physique démesuré d’asperge pour le premier ou son accent insulaire pour le second, ne sont pas étrangères à cette prise de conscience déterminante pour leur avenir respectif de leader au-delà de leur seul sens tactique. Confiance en eux, confiance face à l’adversité, conscients d’eux même.

Conclusion

Le terme aussi bien que le concept d’ambition sont connotés de manière différente selon les catégories socio-professionnelles ou l’origine sociale. Perçue comme une expression de la supériorité des classes dirigeantes sur les classes moyennes et populaires, l’ambition est rejetée par ceux qui justement en manque, comble de l’échec de l’adhésion collective au système commun. Les adolescents rêvant de devenir ambassadeur, amiral ou secrétaire d’état se concentrent dans les classes aisées quand les autres rêvent d’avenir de sportifs professionnels, stars de la chanson ou vedette de télé réalité en marge de toute position de leader de nos sociétés.

Ceci montre aisément que l’ambition, comme acte de rupture de chaines et de limites à la réalisation personnelle, dépend en grande partie de la qualité positive ou négative que le groupe lui confère mais qu’elle est, sans aucun doute, le déclic nécessaire à toute possibilité d’accession au statut de leader. Au plus tôt l’individu s’attache à son ambition, au plus ses chances d’être un futur leader désigné s’accroissent du fait d’un parcours cohérent et pertinent avec ses convictions et sa vision, sans oublier une maitrise de plus en plus grande de la peur d’assumer les responsabilités. Ceci construit un individu exprimant clairement le « vouloir » et exerçant correctement le « pouvoir » soutenu par la force de ses convictions.

A l’heure où la liberté d’expression justifie la mort pour certains et la montée des tensions à travers l’Europe, l’expression de l’ambition et sa réhabilitation s’impose pour ne pas se priver de leaders salvateurs tombés dans le verre à moitié vide de l’ambition égoïste. En terminer avec l’assimilation de l’ambition créatrice d’énergie collective à cet égocentrisme d’ascension hiérarchique des managers en est l’acte préliminaire. Dans les faits, les politiques de lutte contre l’inégalité des chances devraient s’emparer de l’inégalité des volontés à saisir les opportunités, thématique en un sens peu éloignée d’un certain séparatisme.