Toute action implique un risque. De la vie quotidienne aux plus grandes problématiques, le risque fait partie de l’action. Même l’inaction est créatrice de risques, non plus provoqués mais alors subis. Les risques de nos actions se manifestent par deux types de conséquences, celles endogènes à notre groupe et celles exogènes à celui-ci. Ceci se traduit dans les faits par les différenciations entre impacts sur l’interne et l’externe dans tous les domaines que ce soit politique, économique ou social. De fait, il est absurde de vouloir agir en ayant la certitude de ne prendre aucun risque. Cela n’existe pas. De ce constat, le sacrosaint principe de précaution a été sorti de son cadre initial de la conférence des nations unies sur l’environnement et le développement de Rio en juin 1992, appelée aussi Sommet de la Terre, pour s’étendre progressivement aux consciences sociétales.

Aujourd’hui intégré au droit, il correspond à l’expression juridique portant obligation pour les responsables de tout mettre en œuvre pour prévenir les risques en lien avec un évènement ayant des conséquences difficilement maitrisables. Les accusations d’incitation à la violence et de sédition à l’encontre de Donald Trump en lien avec l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021 prennent leurs racines dans la transgression flagrante du principe de précaution avec pour conséquence la mort de 4 personnes. Par les déclarations précédentes du président américain, sa responsabilité paraît être unanimement admise pour les actes de quelques fanatiques. A l’inverse, concernant les manifestations des gilets jaunes de 2019 en France causant de graves violences et de nombreux blessés dans chaque camp lors des multiples récidives, les organisateurs ou les manifestants eux-mêmes ont été amnistiés de la responsabilité des actes imputés « aux casseurs » que l’on a présenté comme étranger au mouvement.

Soulignant la prépondérance entendue du principe de précaution sur le droit à manifester, il apparait clairement que l’objectivité de ce principe se base sur l’acceptabilité du but poursuivi plus que sur les actes et les conséquences. En somme, la violence et ses effets respectent le principe de précaution à condition qu’elles poursuivent un but jugé positif. Si l’incarnation du mal ne produit que des maux inadmissibles, l’expression du mal pour un bien semble soustraire les responsables au principe de précaution à condition de respecter le seuil de conformité à la morale moderne.

Le Mal n’engendre que le mal

Tout est volonté et, par l’intelligence, devient intentions, décisions et actions. La volonté de faire le mal pour le mal, par vengeance ou sadisme, n’a aucune chance d’engendrer autre chose que des actions dramatiques et destructrices. “Ce qui commence mal finit mal” écrivait Euripide. Provoquer la souffrance et l’anéantissement de l’autre correspond sans aucun doute à l’inacceptable quand le moyen de persécution sert la seule finalité de persécuter. Satisfaire à son intérêt ou son désir personnel par des actions malveillantes envers autrui, non par nécessité mais par envie, caractérise précisément ce qui est condamnable au-delà de tout principe de précaution. Il s’agit de la norme la plus évidente du droit naturel sans même évoquer le droit positif et son application aux groupes d’individus.

En somme, l’évidente cruauté gratuite est le mal le plus atroce dont la condamnation s’impose sans détour et ne pose aucune question. En ce sens, il ne s’agit plus d’un risque mais d’une certitude de souffrances et maux inutiles à venir. Après l’accession au pouvoir du parti nazi en 1933, sa volonté abjecte d’exterminer le peuple juif donna lieu à une législation anti-juive, à des boycotts économiques, à « l’aryanisation », aux violences de la Kristallnacht ou « Nuit de cristal » des 9 et 10 novembre 1938, à la création des ghettos dans le Generalgouvernement en 1939 puis, à partir de 1941, à la tuerie de masse pour dégénérer en extermination systématique. Vouloir le Mal, c’est faire le Mal. Rien ne peut le justifier, nul ne peut l’accepter.

70 ans plus tard, le 5 février 2003 à l’ONU, le secrétaire d’Etat américain Colin Powell invoquait le principe de précaution face à Saddam Hussein, justement pour s’en soustraire. Il n’y avait pas d’arme de destruction massive en Irak. L’intervention militaire pour faire tomber Saddam Hussein a atteint son objectif inavoué de suppression du régime Baas mais, surtout, a conduit au drame humanitaire et au chaos géopolitique que l’on connait. Le mal, même dissimulé, apporte le mal et ne peut être admis. Ceux qui l’acceptent sont complices, peu importe leur camp. Pour appuyer cet idée, Edmund Burke, Homme politique et philosophe du XVIIIème siècle nous rappelle que « pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien ».

Le Bien s’accommode de son propre sacrifice

Quand la volonté, les intentions et les décisions sont à l’évidence au service du mal, les actions seront de manière flagrante en contradiction totale avec le principe de précaution. Pour aller plus loin, la responsabilité d’un dirigeant dans des atrocités commises sous son mandat n’inclut pas de facto sa culpabilité sauf concernant le respect du principe de précaution. En Europe, cette affirmation s’applique aisément aux crimes perpétrés en Ex Yougoslavie par les forces serbes durant la guerre des Balkans des années 1990 et, en particulier, au massacre de Srebrenica en juillet 1995 commis contre des bosniaques. Il est ici nécessaire de préciser que, dans la même année, le président croate Franjo Tuđman, par le déclenchement de l’opération « Tempête » contre les Serbes de Slavonie et de Krajina, provoqua plus de 200 000 réfugiés serbes avec son lot de crimes de guerre.

L’évidence de ces crimes ne suscite aujourd’hui aucune contestation dans leurs occurrences. En revanche, en février 2007, la Serbie fut jugée non coupable de génocide par la Cour internationale de justice qui déclara que le gouvernement de Belgrade n’avait pas planifié le massacre de Srebrenica précisant, cependant, que le président Slobodan Milosevic, fondateur du parti socialiste serbe, connaissait les risques de massacre en Bosnie mais n’avait pris aucune mesure pour les endiguer. Mort en prison le 11 mars 2006 durant son procès, ce dernier n’a jamais été jugé coupable par le tribunal de ces crimes mais, concernant le principe de précaution, la conclusion était claire. L’inaction est condamnable autant que l’action. Connaitre les risques s’est déjà se contraindre à l’obligation de précaution qui exclut la perspective du « responsable mais pas coupable ».

Plus récemment, l’histoire montre les problématiques d’application de ce principe quand il met en concurrence la vie de différents groupes d’individus. Sans s’attarder sur d’éventuelles obscures motivations politico-financières à l’intervention en Lybie en 2011, les conséquences engendrées par celle-ci semblent accuser les responsables de son déclenchement sous mandat de la résolution 1973 du 17 mars 2011 du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour mémoire, cette résolution introduisit la « responsabilité de protéger ». Ces responsables devaient avoir connaissance, sous forme de scenarios d’anticipation stratégique, des effets négatifs probables de l’action, la déstabilisation régionale, ou de l’inaction, le massacre des populations. Le principe de précaution ne peut être ni juste ni applicable dans ce cas tant la vision manichéenne stricte est exclue au profit d’un dilemme tragique. Le principe de précaution est par essence un idéal qui guide le responsable mais ne peut le contraindre au risque de le confondre systématiquement par contumace. Machiavel éclaire les consciences selon qu’ « en politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal », propos précisé par Raymond Aron dans les termes « du choix…entre le préférable et le détestable ».

Le seuil de conformité morale définit le bon camp

Il faut donc considérer ce qui est préférable de ce qui est détestable pour dépasser l’impasse du dilemme et se conformer, au moins dans l’intention, au principe de précaution. Face à cette problématique, les consciences audibles de nos sociétés et, donc, l’opinion publique ont institué en règle fondamentale et structurelle l’aphorisme de Hérodote, historien et géographe grec environ 450 avant JC, selon lequel “On ne guérit pas le mal par le mal”. La traduction de cette moralité oriente l’attention sur l’emploi de la violence qu’elle qualifie positivement de force lorsqu’elle est dite justifiée par la cause qu’elle défend. Pour comprendre ce concept actuel dans sa globalité, il suffit d’y adjoindre la suprématie intellectuelle des libertés individuelles consubstantielles au droit de l’homme et le responsable pourra alors se conformer au principe de précaution. Il ne s’agit plus de décider et d’agir selon ce qui est préférable mais selon ce qui est préféré et conforme à cette morale moderne se revendiquant progressiste, humaniste et universelle.

La culpabilité des responsables face au principe de précaution s’entend désormais par le dépassement du seuil de tolérance à la contradiction de cette morale, au moins dans l’intention. Dans cette perspective, il est intéressant de comparer les différences de jugements entre l’interventionnisme immédiat pour le printemps arabe lybien et la passivité remarquée pour celui en Syrie un an plus tard. Les deux contextes ont des similitudes dans leurs effets, probables pour l’un et effectifs pour l’autre, sur les populations par les régimes de Kadhafi ou de Bachar Al Assad. Les deux ont eu pour conséquences principales la création d’un chaos permettant l’établissement de zones immenses sous contrôle islamiste et des crises de réfugiés à travers toute l’Europe. Pourtant, si l’intervention a été jugée comme irresponsable et contraire au principe de précaution, au moins a posteriori, la passivité en acte face à l’émergence du conflit syrien jusqu’à l’apparition de l’état islamique n’a pas suscité de réaction unanime à son encontre.

Si l’inaction semble être conseillée selon l’histoire récente, il convient de préciser le propos. Elle est conseillée s’il existe une possibilité que l’action s’attaque sous quelques aspects que ce soit à la morale moderne et progressiste actuelle dans ses principes ou ses symboles. L’erreur de Donald Trump est d’avoir franchi ce seuil d’acceptabilité autant dans l’intention, conserver le pouvoir, dans le symbole, le Capitol, que dans le moyen, la violence. Les révolutionnaires français avait bien compris ceci et Robespierre d’écrire en 1791 « La guerre est commencée il ne nous reste plus qu’à prendre les précautions nécessaires pour la faire tourner au profit de la Révolution. Faisons la guerre du peuple contre la tyrannie et non celle de la Cour, des patriciens, des intrigants et des agioteurs contre le peuple ». Le principe de précaution admet la violence qui sert la légitime défense de la victime et condamne celle de l’agresseur qui sert son propre intérêt. Selon ce culte de la politique victimaire, l’enjeu est de se positionner en tant qu’oppressé.

Conclusion

La moralité moderne définit la norme du principe de précaution qui s’impose comme le garant de celle-ci en diabolisant toute controverse. La moralité progressiste, comme toute moralité, s’adosse à une religion, avec son culte et ses traditions. Ayant rejeté avec vigueur la moralité chrétienne, elle voue  un culte absolu aux libertés individuelles dispensées par la tradition de la révolution française. La dévotion est telle qu’elle remet en question le principe de Max Weber, économiste et sociologue allemand de la fin 19eme début 20eme siècle, selon lequel « L’État est le groupement qui revendique le monopole de la violence légitime ». En effet, par loyauté à son dogme, elle désigne régulièrement l’Etat comme l’agresseur injuste face à une partie du peuple alors en situation de légitime défense.

Ainsi, respecter le principe de précaution pour un responsable correspond à l’inaction quand les actions possibles s’opposent potentiellement aux règles de la moralité moderne. L’unique échappatoire consiste à pouvoir présenter la réalité selon le prisme de la légitime défense entendue dans le sens de la doctrine progressiste. Il est aisé de compléter les propos de Victor Hugo « Il vaut mieux faire le bien avec les coquins que le mal avec les honnêtes gens. » et ne rien faire si l’on ne peut les distinguer. Se conformer au principe de précaution, c’est se soumettre à cette vision de la responsabilité en acceptant ses limites, ses contraintes et ses risques.

Cependant, les temps changent. Si depuis plus de 75 ans les sociétés occidentales, berceau de cette morale, n’avait plus connu ni la guerre ni la maladie, la fin de l’histoire promise par le chercheur en sciences sociales américain Francis Fukuyama n’a pas eu lieu. En 1989 puis 1992, dans la Fin de l’histoire et le dernier homme, Il avait affirmé la fin de la conflictualité après la chute du mur de Berlin au profit du village mondiale apaisé par le libre échange mondial. Les crises du COVID et du séparatisme à l’échelle au moins européenne rappellent aux démocraties l’infaillibilité de la théorie de Hobbes, philosophe anglais du XVIIème siècle auteur du Leviathan, qui instaure la primauté pour l’homme de sa sécurité face à sa liberté. Les confinements sont une introduction brutale à ce postulat.

Sans s’adapter aux nouveaux impératifs, le principe de précaution pourrait disparaître dans ses propres contradictions que Jean de Kervasdoue, Les prêcheurs de l’apocalypse 2007, explicite ainsi : « La faille la plus profonde de ce principe de précaution, son péché originel est un péché d’orgueil. Il laisse croire que l’on pourrait se prémunir de tout ».