Le 16 mars 2020, le président Macron déclarait l’état de guerre contre le virus de la COVID19. « Nous sommes en guerre ». C’est reparti comme en 40 et notre système de santé, notre ligne Maginot, s’est rapidement retrouvée débordée. Le virus est passé par nos Ardennes vulnérables où les masques avaient été jugés inutiles en début d’attaque. La population s’est alors réfugiés dans la zone libre du confinement organisant la résistance par les réseaux clandestins des personnels soignants acclamés aux fenêtres chaque soir. Le gouvernement  après avoir signé l’armistice s’en est remis chaque jour un peu plus au comité scientifique pour prévoir la riposte, reconstituer l’armée médicale ayant combattu avec courage au printemps.

A la lumière de la libération du déconfinement, l’espoir avait repris le dessus. Puis, faute d’armée sanitaire correctement équipée pendant la drôle de guerre de l’été, de nouveau le retour de l’ombre, l’instauration du couvre-feu et le reconfinement avec un espoir de cessez-le-feu pour Noël.  Pour justifier cette situation, Mr « déconfinement », malheureusement rebaptisé Mr « reconfinement », en la personne du premier ministre, a souligné la solidarité dans l’échec de tous les pays européens.

En effet, quel que soit la stratégie mise en place, l’ennemi semble trop fort pour l’Europe et, plus largement, pour tous à l’exception de l’Asie, ironie de l’histoire. En somme, la France ne pouvait et ne peut pas faire mieux. Paradoxalement,  les citoyens veulent plus que mieux, ils exigent la garantie de la sécurité infaillible. Le grand écart du possible et du souhaité manque de souplesse. Cette séquence, inédite au moins dans les effets,  est une source riche d’apprentissages et de retours d’expérience qui pose une nouvelle réalité.

L’exigence nouvelle d’invulnérabilité

La crise du COVID nous montre une vérité éclatante sur la prévalence du principe de précaution. La mise en examen de responsables politiques en poste lors de la première vague souligne l’exigence collective du respect de ce principe selon une sévérité jamais vue. Une des conséquences d’ores et déjà visible de ce phénomène est le niveau d’importance accordé au respect de ce dogme, à la limite de l’exclusivité, du « risque zéro » dans la prise de décision de nos leaders. La maxime « responsable mais pas coupable » semble ne plus avoir cour. Si le syndrome « Fabius » et le scandale du sang contaminé par le VIH est prégnant, au-delà de théories complotistes du mensonge d’état, les reproches actuels s’attachent de manière inédite à la pertinence des décisions prises pour faire face au risque pendant mais surtout pré-crise.

Ce nouveau cadre moral impose des normes nouvelles aux gestionnaires des risques et des crises. Tout doit être précisément prévu, de la nature du risque à l’importance de ces effets, tout en ayant déjà identifié les solutions avec des moyens concrets de les mettre en œuvre. La culture du respect de la vie s’est transformée en culte, voire en dictature, de la protection tout horizon. L’opinion publique ne tolère plus l’existence de risques d’autant plus lorsque les solutions efficientes sont inconnues. Sans préjuger de la pertinence de cette évolution, la réalité s’impose et dicte certaines adaptations œuvrant dans le sens de ce besoin de sécurité collective appelant les leaders à l’hyper conscience sécuritaire.

Pourtant, cette demande de certitude à la fois dans la connaissance des risques et dans la performance des solutions se heurte à la nature même du domaine des crises dont l’ADN se compose en grande partie d’incertitude de leurs débuts à leurs fins. Tout l’art de la gestion du risque et des crises consiste à prévoir des scenarios sur la base d’éléments existants par projection dans un futur par définition inédit. Par suite, elle oriente les solutions à préparer selon les probabilités d’apparition ou de résurgence des risques en priorisant les efforts. Elle maitrise le risque, jusqu’à la crise, mais elle ne le supprime pas pour autant. Le risque de collision de la terre avec un astéroïde ne peut être supprime mais il peut être anticipé selon des scénarios réalistes et maitrisé dans ces effets sans garantie du risque zéro pour tous malgré toutes les bonnes volontés.

La seule certitude, le degré d’incertitude

Le risque se classe tout d’abord selon son domaine d’application. Le risque peut être physique, sanitaire, économique, politique, social, financier, informatique, naturel…. La spécialisation des experts selon ces domaines a pour origine le besoin de connaissance du cas nominal pour en extrapoler les potentielles divergences. Pour parer les risques liés aux tremblements de terre, mieux vaut avoir de bonnes notions en sismologie. Au sein de chaque domaine, le risque est nouveau ou résurgent. En somme, jamais rencontré, car inexistant auparavant, ou déjà affronté par le passé. L’apparition de risques nouveaux va souvent de pair avec l’évolution humaine comme le risque environnemental ou informatique.

Cependant la frontière est parfois mince en étudiant de plus près les origines ou les effets du risque. En effet, le COVID19 est un risque nouveau à deux titres. Tout d’abord, il est un virus nouveau c’est-à-dire face auquel la médecine s’est trouvée dans la découverte progressive et empirique au cours de l’épidémie. D’autre part, la rapidité de propagation de celui-ci trouve son origine dans le niveau jamais atteint de développement du système mondialiste de libre-échange. Cependant, si l’on considère les effets du virus selon l’aspect pandémique, le risque est alors résurgent. En effet, nombre de débats, d’interviews et d’articles, ont naturellement émis des comparaisons avec d’autres pandémies, la grippe espagnole du XXème siècle ou la peste noire du XIVème siècle.

Sur cette base, les gestionnaires du risque et de la crise ont pu s’appuyer sur des connaissances existantes tout en devant y intégrer les inconnus de la nouveauté. Ceci est l’essence même de la maitrise des risques. Il ne s’agit que de prévisions dont les modèles prédictifs s’appuient sur le connu, la part de certitude, et tente au mieux de prévoir les scenarios réalistes avec le maximum de précision sans certitude aucune sur l’évolution des situations. On prépare toujours la guerre d’hier ne connaissant pas celle de demain. En effet, les paramètres exogènes au seul risque, tels que la réaction de la population face au virus ou la météorologie du moment impactant son pouvoir de propagation, ne peuvent être connus avec certitude qu’au moment de la crise.

Eclairer dans l’obscurité jusqu’à la sortie de crise

Ce degré d’incertitude est cependant toujours apprécié aussi précisément que possible tant il est déterminant dans la réaction face à la crise pour conduire la résolution. Savoir ce que l’on ne sait pas, c’est déjà savoir ce que l’on doit découvrir et infléchir. En effet, les principes généraux face aux crises sont peu ou prou guidés par un plan générique ayant pour objectifs de contenir les effets, réduire leurs étendues puis les supprimer (à court, moyen et long terme) et en neutraliser les causes. Dans le cas où les causes ne peuvent pas être éliminées, tout du moins de manière entière et définitive, il convient d’orienter ses efforts sur la baisse de sa propre vulnérabilité face au risque. Cette dernière idée esquisse le concept tant loué de résilience qui méritera quelques développements ultérieurs.

Connaitre le degré d’incertitude, c’est-à-dire les inconnues d’un risque et d’une crise potentielle, c’est déjà savoir où porter son attention dans l’action. La gestion des risques et des crises peut être comparée à une équation mathématique à plusieurs inconnues. Le risque est une combinaison de connues et d’inconnues. Pour ces dernières, sans en connaître leurs valeurs, leurs natures doivent être identifiées ainsi que leurs interactions entre elles. En effet, prendre en compte un risque c’est identifier les éléments constituant les causes et les effets mais également les liens de dépendance et les relations d’influence entre eux. Certains éléments peuvent s’annuler entre eux ou, au contraire, s’alimenter sans oublier la possible création d’un nouvel élément par résultat de la combinaison de deux autres. L’eau éteint le feu, la sècheresse (absence d’eau) et les fortes chaleurs produisent des incendies pouvant être favorisés par des vents violents.

Reprenant l’exemple de la météorologie, il est connu aujourd’hui qu’une vague de froid entraine une hausse de la capacité de propagation du virus et favorise également la fréquentation de lieux fermés par la population. L’inconnue en amont de la crise est le moment de l’apparition de cette vague de froid mais les effets sont d’ores et déjà connu et les réactions sont planifiées. Sachant que la récurrence des phénomènes météorologiques permet une prévision statistique réaliste, il est possible de mettre en place des systèmes d’alerte aux populations avec des réactions préplanifiées et communiquées aux individus. D’autre part, dans le cadre d’un confinement, cette vague de froid serait un vecteur de respect des normes de restrictions de sortie alors favorable au respect des actions mises en place. Cette méthodologie holistique, intégrant l’inconnu uniquement pour ce qu’il est, conduit à préserver au mieux le groupe des effets du risque en cas d’apparition non maitrisée et amorcer le processus de résolution puis de sortie.

Conclusion

L’exigence du principe de précaution pourrait s’entendre si elle se limitait à l’obligation des leaders et des acteurs de la sécurité publique de s’engager pleinement dans une maîtrise des risques et une gestion des crises responsables. Cependant, exiger l’impossible, l’invincibilité permanente tout azimut à la fois individuelle et collective, n’obtiendra jamais satisfaction d’autant plus quand les crises ont cette fâcheuse tendance à s’entremêler du sanitaire à l’économique, du sécuritaire au politique, du climatique au social.

Au-delà du manque de réalisme de cette exigence, il existe une véritable inconscience du coût réel d’une sécurité maximale, autant qu’elle puisse l’être. Tout d’abord, ce travail de recherches et d’études sans limites mobiliserait des moyens colossaux autant humains que matériel par l’expertise requise pour un tel projet mais ceci ne serait rien à côté des moyens financiers  nécessaires au développement et au déploiement préventif des solutions et des réponses à l’ensemble des problèmes protéiformes et multi spectraux posées.

Ainsi, le principe de précaution intègre une donnée essentielle inhérente à toute défense qui est la hauteur des moyens consentis à sa constitution. Cette limitation de moyens face à un spectre illimité de risques et de crises condamne les professionnels de la sécurité, de la maitrise des risques et de la gestion des crises à une lucidité, une pertinence et une clairvoyance à la hauteur des enjeux.

La cacophonie et les disputes entre médecins et professeurs lors de l’épidémie, altérant la confiance des citoyens dans ces spécialistes, et les tâtonnements de nos leaders politiques appliquant une communication de crise grossière et décalée par rapport à la réalité emmènent à l’évidente nécessité de rappeler que la gestion du risque et des crises doit être conduite par des experts de celle-ci et non pas des experts du domaine d’application de ladite crise.